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Aurélien a traversé un épisode psychotique aigu alors qu’il était jeune adulte ; il nous explique comment cela s’est manifesté et pourquoi il lui a fallu beaucoup de temps pour reconnaître sa maladie, afin d’aider celles et ceux qui traversent une épreuve comparable.  


Pourquoi avez-vous souhaité apporter votre témoignage sur le site du Collectif Schizophrénies ?

Juger que quelqu’un d’autre a perdu la raison est en général évident. En revanche juger que l’on a soi-même perdu la raison, en plus d’être délicat, pose un problème logique. Comme je l’ai appris tardivement, la manière de sortir de ces contradictions abstraites est de reconnaître la maladie mentale, ses symptômes détectables de l’intérieur, pour permettre à l’once de raison qui reste de prendre les bonnes décisions critiques, comme celle d’aller se faire soigner. Par ce témoignage, j’espère pouvoir laisser autant d’indices que possible à ce sujet.

En effet, la psychose, d’un point de vue intérieur, n’est en aucun cas perçue comme une perte de raison. Au contraire, les mécanismes de la logique peuvent nourrir son édifice, et donner l’illusion qu’il tient debout sur des bases solides. Ce qui se remarque le plus n’est pas une quelconque perte de raison, mais le dérèglement des sentiments, de la signification et de la perception.

Comment cette crise a-t-elle commencé pour vous ?

J’ai fait un cauchemar horrible, où je laissais faire un crime. Il m’était impossible d’en parler, d’une quelconque manière que ce soit. Quoique je pensais minimiser (« ce n’était qu’un cauchemar »), j’en devenais vigilant : je scrutais les conséquences de la moindre action, de la moindre pensée, les miennes pour voir si elles laissaient paraître une noirceur, celles des autres pour voir s’ils devinaient quelque chose. Je refoulais toute pensée et limitais toute action qui suggérait à mes yeux que j’étais coupable. C’était comme un énorme baril de TNT dont il fallait sans cesse s’assurer que la mèche ne prenne pas feu. Ce qui prépare la psychose n’est pas son explosion, mais les mécanismes de vigilance et de refoulement maintenus sur une longue durée.

Ensuite, de manière indépendante, ma mère est décédée, je perdais la passion pour mes études, je découvrais progressivement que j’étais autiste, les conséquences que cela avait sur mes relations sociales. Ce climat a contribué à la rumination et aux pensées négatives.

Trois ans après le cauchemar, j’étais au plus bas. Je me suis mis intensément en colère contre quelqu’un sur un sujet insignifiant. Je culpabilisais de m’être fâché, ce qui a réveillé la culpabilité ancienne. La vigilance se transformait alors en hyper-vigilance, qui restait sourde, non dite, non assumée. Mon imagination cherchait des reproches pour rencontrer le sentiment de culpabilité, mais ne trouvait rien. Quoiqu’éprouvant, ce n’était pas encore délirant. Un jour, je me suis dit qu’une confrontation ouverte à des reproches bien existants serait tellement plus simple.

Le lendemain, j’étais angoissé. Le contrôleur de ticket me demandait de montrer ma carte face photo, j’y ressentais de l’agressivité. Tout avait de l’ampleur : quelqu’un achetant le même poulet que moi au magasin, un autre reniflant un peu fort, une demande impromptue de carte d’identité, les sirènes de police. Une fois la psychose bien avancée, ce que je mangeais, la couleur des objets jusqu’au nombre de coups frappés à une porte prenaient une dimension politique. Tout devenait signe.

Je percevais encore la signification normale des choses dans un premier plan. Néanmoins je voyais dans un second plan des suggestions totalement déformées. Par ce système de double plan, je pouvais encore simuler la normalité même une fois le délire pleinement assumé, et ai pu l’entretenir longtemps sans être remarqué.


Est-ce qu’alors vous étiez conscients de vos troubles ? Avez-vous pu en parler ?

Ce climat de suggestions, pour la plupart négatives, me paraissait hautement improbable, mais bien existant. Je ne savais tout simplement pas qu’une maladie mentale pouvait prendre cette forme. C’est pourquoi plutôt que de faire l’hypothèse que j’étais malade, je faisais l’hypothèse qu’on m’espionnait. 

Voici le genre de raisonnement que j’appliquais. Si de nombreux signes corroborent un fait, aussi improbable paraît-il, il devient probable. Un autre raisonnement est de se dire qu’une conséquence d’un événement quasi-certain, aussi improbable soit-elle, doit être quasi-certaine également. C’est pourquoi avoir un esprit rationnel au sens mathématique n’empêche en rien les égarements. La psychose n'est pas forcément une perte de la logique, mais une hyper-logique appliquée à des données massivement fausses. Le jugement altéré des prémisses, que j’estimais juste, était constitué à partir d’un canal corrompu, celui des suggestions que je recevais tous les jours.

Je ne parvenais à communiquer que des événements isolés, sans pouvoir faire part ni de leur accumulation ni de l’architecture qu’ils semblaient prendre. C’est pourquoi je n’étais pas compris lorsque je cherchais à parler directement de ce qui me troublait. 

Je trouvais un autre mode d’expression : Facebook. J’y envoyais des publications dont le sens premier était apparemment neutre, mais dont les sens seconds répondaient aux suggestions que je recevais moi-même tous les jours. Je commençais alors un long échange imaginaire. C’était pour valider ce que je ressentais, par un dialogue, fût-il étrange et biscornu.

Certains de mes proches m’ont fait part de leur inquiétude quant à l’étrangeté des messages que j’envoyais sur Facebook. Je leur répondais que ces messages n’avaient aucune signification particulière, que leur intérêt était dans ce qu’ils pouvaient suggérer. Cela conduisait à des discussions assez longues, lunaires, qui ou bien ne touchaient pas au nœud du délire, ou bien ne parvenaient pas, au grand dam de mes proches, à le réparer.


Est-ce que vous avez souffert d’hallucinations ?

J’ai eu quelques expériences où mon temps vécu  se dilatait, comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton « accélérer » de la télécommande. Une autre expérience où je voyais quelqu’un marcher avec une sorte de grâce mystique extraordinaire.

J’ai eu une hallucination très intense où j’étais Jésus sur la croix. J’y voyais un message venant du plus profond de mon subconscient, voire un message transcendant. Cependant, intense ne signifie ni vrai ni profond. Cette hallucination représentait en réalité l’idée que je serais envoyé à l’hôpital psychiatrique, par esprit de sacrifice. À ce moment-là, mes croyances ne me semblaient en rien folles.

J’ai eu une autre hallucination où mon reflet dans le miroir était Hitler, puis le Diable. En cherchant à voir à travers l’ombre qui couvrait ses yeux, je recevais des douleurs, comme des électrochocs, dans tout le corps. J’y voyais une illusion de culpabilité à affronter ; cette interprétation était prise par le mécanisme de refoulement, puisque le sentiment de culpabilité était réel, quoique enfoui et non assumé.

Une hallucination s’approche plus du rêve ou cauchemar éveillé qu’un simple film ; les sensations et sentiments que l’on traverse ont une logique. Par exemple, être approché par un zombie dans un rêve n’est pas quelconque, mieux vaut s’en éloigner.


A quel moment avez-vous pu être pris en charge pour vos troubles ?

J’ai mis plus d’un an avant de parler ouvertement de mon délire. Je voulais m’assurer qu’il soit vrai via les expérimentations patientes que je construisais sur Facebook. Bien entendu, être patient face à un dérèglement profond des sentiments et de la signification ne règle pas le problème, ce que je ne réalisais pas.

Après la première hallucination, la psychose atteignait une sorte de phase stable, où j’avais vaincu le caractère oppressif des suggestions, elles n’étaient plus angoissantes. J’aurais pu faire comme si de rien n’était pendant un moment. Néanmoins je me devais de dire qu’on me persécutait sans raison, même si je savais qu’on m’emmènerait à l’hôpital. Comme cela me semblait vrai et tout de même injuste, le dire me semblait approprié. En réalité, j’étais persécuté par mon dysfonctionnement.

Six mois après l’arrêt du traitement, suivant le plan de mon psychiatre, il y a eu un retour direct au délire, sans phase de culpabilisation ni de colère. Aussi, le délire m’a paru moins intense que la première fois. C’est pourquoi je ne me suis pas méfié. En réalité, moins intense ne signifie pas pour autant moins systémique ou moins grave. Je me suis simplement rebranché sur les mécanismes de pensée qui étaient restés présents.


Et aujourd’hui, comment parvenez-vous à gérer vos troubles ?

Aujourd’hui, je suis stabilisé et sous traitement. Je réalise que le sens de mes messages Facebook, autrefois chargé, très vif, n’est aujourd’hui qu’une simple carcasse sémantique. J'assume pleinement ma condition de malade mental, non par résignation, mais par une exigence de raison : cela m'offre enfin une hypothèse plus simple, moins farfelue que les complots que mon intuition me dictait. Plutôt que traquer les signes, je surveille désormais les dérèglements de ma perception. Cette vigilance est ma garantie. Elle ne m'empêche pas de vivre, elle me permet de reconnaître l'instabilité avant qu'elle ne devienne un système, et de choisir, cette fois en toute conscience, de demander l'aide nécessaire.
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