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Collectif Schizophrénies
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La recherche : trop peu, trop éclatée, trop peu appliquée

En introduction...

Sur les maladies mentales, les communications sur les travaux de recherche l s'accumulent sans que les patients ou familles puissent évaluer la validité de ce qu'ils lisent ou le replacer dans un contexte d’ensemble. Et les médias peuvent céder à un sensationnalisme trop facilement porteur d’espoir : « enfin une piste pour » ou « on a trouvé le gène qui » …
 
Or une étude isolée en recherche scientifique n'a pas de signification. Chercheur et psychiatre, spécialiste de la génétique au GHU Paris, Boris Chaumette le rappelle : « Le problème de la science quand on trouve un résultat, c’est qu’il faut toujours le répliquer. C'est la base de la recherche. Il faut multiplier les études sur le même sujet pour trouver un résultat. On voit passer énormément de publications où Il y a un résultat intéressant et en réalité, il n'y a pas de suivi derrière parce que c'était un hasard. »
Tous les chercheurs le soulignent : la recherche demande un temps long, peu en rapport avec l’urgence ressentie par les patients, elle coûte, et ses résultats ne sont pas linéaires.
Le mot « recherche » recouvre en fait deux champs distincts : la recherche fondamentale et la recherche clinique :
♦ La recherche fondamentale a pour finalité de faire progresser les connaissances scientifiques, par exemple sur le fonctionnement du cerveau.
♦ La recherche clinique ou encore recherche médicale appliquée aux soins, est l’activité de génération et de validation scientifique d’une activité médicale innovante préalable à sa diffusion. Elle est effectuée chez l’homme malade ou non, et sa finalité est l’amélioration de la santé humaine et le progrès des techniques de soins. Elle est en France strictement encadrée par la loi Jardé. Il s’agit notamment d’essais cliniques de traitement ou d’outil thérapeutique.

Le financement de la recherche en France

La recherche publique est financée principalement par  l’Etat, à travers l’ANR, Agence Nationale de recherche, qui procède chaque année par appels à projet pour financer la recherche fondamentale et le PHRC, Programme hospitalier de recherche clinique qui couvre, également par appels à projets annuels, le champ de recherche clinique. Lire la suite...

C’est l’ensemble de la recherche tant fondamentale que clinique qui contribue à augmenter la qualité des soins et des pratiques. De nos entretiens avec des chercheurs sur la schizophrénie, il ressort qu’il y a en France trop peu de recherche, qu’elle est trop éclatée et qu’elle est trop peu appliquée !  

Trop peu de recherche ! 

Un budget de recherche français à la traîne pour les maladies psychiques 

On ne dispose pas de chiffre officiel pour la schizophrénie seule, mais l’on sait que le budget de la recherche sur l’ensemble des maladies psychiques représente selon les années entre 2 et 4 % du budget de la recherche biomédicale en France, bien moins qu’aux Etats-Unis (11 %) ou d’autres pays européens (6% en Angleterre).

Selon Boris Chaumette, « La France est en retard probablement, sur la recherche, il y a assez peu de moyens mis aujourd'hui dans la recherche. Il y a encore moins de moyens mis dans la recherche en psychiatrie que dans les autres pays... J'ai fait deux ans de recherche au Canada, le montant des projets de recherche ici, c'est 200 000 euros. Là-bas, des millions de dollars. ». "Aux Etats-Unis, il y a une agence du Ministère de la recherche, NIMH (National Institute of Mental Health), de plusieurs milliards de dollars, qui finance les recherches en santé mentale", ajoute Josselin Houennou. 
Sans aller jusqu’en Amérique du Nord, nous avons interrogé des chercheurs à Lausanne qui ont la possibilité de mener des projets de plus grande envergure que leurs collègues français. Shyhrete Rexhaj a ainsi pour son projet de recherche sur le programme Ensemble, destiné aux proches aidants obtenu un financement du Fonds national suisse de recherche de 650 000 Francs suisses (630 000 euros).

Pour Le Pr Josselin Houenou : « La recherche, dans nos domaines, est financée par contrats et par appels d’offre de manière compétitive. C’est-à-dire que chaque équipe propose un projet qui sera, ou non, accepté par les autorités. Ce qu’il faut savoir, c’est que le Ministère de la Recherche finance environ 10% des projets qui lui sont présentés pour des durées de deux, trois ou quatre années. Dans le champ de la psychiatrie, ces durées de deux, trois et quatre années ne nous permettent pas d’étudier par exemple des patients que l’on suivrait sur une longue période et ne sont donc pas adaptés à nos problématiques. »

Le Dr Boris Chaumette se montre un peu plus positif : « Les financements, on va être un petit peu plus optimiste qu’il y a quelque temps. La psychiatrie a un peu plus de soutien aujourd’hui pour la recherche. Il y a des gros projets sur la prévention des troubles psychotiques qui ont été financés, et une priorité qui a été donnée sur des projets de recherche clinique pour la psychiatrie deux années de suite. »

La France a été pourtant historiquement un pays phare au niveau international en matière de psychiatrie, comme le rappelle le Pr Nicolas Franck :

Pinel CL Müller 1792
« Je vais vous raconter une anecdote. J’ai été très frappée par une rencontre à mon arrivée à Iowa city en 2000, j’allais faire un stage chez Nancy Andreasen (Nancy Andreasen, pionnière de l'utilisation de la neuro-imagerie dans les troubles mentaux, a publié la première étude quantitative de l'imagerie par résonance magnétique appliquée aux anomalies observables dans la schizophrénie). Elle m’a reçu dans son bureau pendant un long moment, m’a montré le tableau de Pinel qui délivrait les aliénés et elle m’a dit « Regardez, là, la France était pionnière, pourquoi vous ne faites plus rien maintenant ? Vous ne publiez pas, vous êtes inapparents au niveau international ! ».
Cela m’a fait beaucoup réfléchir, et effectivement la France a été pionnière avec le mouvement humaniste à la fin du XVIIIème siècle, et pionnière dans le développement des classifications, dans les méthodes de soins, jusqu’à l’invention des antipsychotiques, des neuroleptiques dans les années 50.
Pendant 150 ans la France a été pionnière et puis ensuite il y a eu 50 ans où elle a été un peu en régression (…). Mais je crois que la psychiatrie française, que la recherche en psychiatrie française ont de l’avenir mais il faut lui consacrer plus de moyens

Un nombre très limité de chercheurs

Josselin Houenou le confirme : « En France, si on compare le nombre de chercheurs et d’équipes de recherches impliquées spécifiquement dans la psychiatrie en comparaison avec d’autres domaines médicaux comparables comme la cardiologie ou la cancérologie, effectivement, le nombre de recherches, de projets, de chercheurs est très faible ». Il estime que seule une centaine de chercheurs travaillent actuellement en France sur la schizophrénie, et la plupart ne sont qu’à temps partiel sur la recherche.
Une estimation en ligne avec ce que ses collègues nous déclarent. Dans le domaine de la génétique, Boris Chaumette nous explique « Les médecins-chercheurs qui font de la génétique psychiatrique, c’est une quinzaine de chercheurs. »
Dans le domaine de l’axe intestin-cerveau, selon Joël Doré, chercheur à l'INRA, spécialiste du microbiote, « on va dire, une vingtaine d’individus en France s’intéressent à la relation entre le microbiote et l’axe intestin-cerveau »

Et Josselin Houenou précise : « La plupart des chercheurs sont des thésards ou des post-doctorants qui ont des contrats assez précaires, quelques mois, un an. Ce qui pose des soucis pour effectuer des recherches. Pour le cerveau et les maladies mentales, on est dans un domaine où, a priori, il faut un peu de temps, des grands groupes de patients. On sait que c'est compliqué, que ce n'est pas en six mois ou un an qu'on va obtenir des résultats. »

Une recherche trop éclatée ! 

Ce n’est pas sans raison que l’organisation de la recherche française sur la schizophrénie est très opaque pour les malades et les familles.
Les chercheurs sont éclatés sur quantité de structures, grands organismes publics de recherche, comme le CNRS et l'INSERM, mais aussi le CEA, l’INRA, ou à divers Instituts et Universités, dans un éparpillement sans structuration cohérente.
Il n'y a pas d’institut dédié spécifiquement à la recherche sur les maladies psychiques. Et pour la schizophrénie, on n’a pas non plus de programme spécifique - contrairement à l’autisme par exemple.
Josselin Houenou explique que c’est différent dans la plupart des autres pays : « En Allemagne, pour donner un exemple, à Mannheim, vraiment de l’autre côté de la frontière, il y a un centre de recherche en psychiatrie dont on considère qu’il a autant de chercheurs que tout l’Inserm réuni pour la psychiatrie. D’autres pays en Europe sont beaucoup plus avancés sur la recherche en psychiatrie comme les Pays-Bas, la Suisse et le Royaume-Uni. Et ceci est dû à une politique publique très volontariste de ces pays. »

Les équipes qui travaillent sur la schizophrénie communiquent peu entre elles.
 Joël Doré le regrette : « Les écoles de recherche sont, pour l’instant assez séparées, malheureusement. C’est une question, vraiment très très importante. On a des collègues en génétique qui montrent que certaines altérations génétiques sont associées à un risque accru de développer la maladie. On a nos travaux sur le microbiote intestinal qui montrent que, effectivement, l’altération de la relation entre l’hôte et le microbiote et les symptômes intestinaux sont, potentiellement, des facteurs aggravants associés. On a des collègues qui travaillent sur des composés toxiques de l’environnement, de l’alimentation qui peuvent interférer avec le bon fonctionnement au niveau du cerveau. A mon sens, il est vraiment important que l’on sache trouver les moyens de rapprocher ces communautés pour être à même de mieux prendre en charge les patients 

Mais le mode de financement public de la recherche est aussi en cause : « 10% de taux de succès lors des appels à projet induit une compétition très importante et freine les collaborations entre équipes … Le système de financement induit surtout de la compétition  » explique Josselin Houenou.

Forces et faiblesses de la recherche française

Pour quelles raisons la France ne met-elle pas l'accent sur les maladies mentales malgré l'enjeu évident qu'elles représentent ?
Pour Josselin Houenou, c'est la stigmatisation qui freine les financeurs . « Est-ce qu'aujourd'hui, vous connaissez quelqu'un de connu qui dirait que son fils est schizophrène et il faut faire des recherches ? Dans d'autres, pays, il y a cela. »
Joël Doré souligne une exception française dans l’abord du cerveau : « Ma vision des choses est qu’on est dans un contexte où l’on hérite d’une école de pensée, qui est une école de pensée psychanalytique, donc une formation de nos médecins à la psychanalyse qui place le cerveau un peu déconnecté du reste de la biologie humaine. S’il n’y a pas de recherche publique, c’est moins une question de stigmatisation que d’expertise par les pairs. L’école de pensée psychanalytique dans la psychiatrie nous a fait prendre du retard, pour le pays et pour les patients. Moi je suis chercheur et je le dis sereinement : cette école ne voit pas l’intérêt de la biologie pour le cerveau, c’est assez inquiétant. La neuropsychiatrie a du mal à intégrer la neurobiologie en termes de diagnostic, de prévention et de traitements. Et on peut dire aussi que ça ralentit la recherche. »
Il souligne également que, dans son domaine de recherche, où les leviers thérapeutiques à activer seraient plutôt des leviers préventifs et consistant en un cumul de recommandations et d’interventions peu compliquées, la motivation des industriels et des professionnels n’est pas au rendez-vous : les industriels n’ont pas de perspectives de marché mirobolantes, tandis que les habitudes de pensée des professionnels, (tant praticiens que membres de la Haute Autorité de Santé – HAS) portent à ne pas croire aux bénéfices de ces approches.
« Il va falloir des publications scientifiques internationales nombreuses pour que la communauté scientifique soit convaincue puis ensuite pénétrer la communauté médicale, pour qu’à terme la HAS soit aussi convaincue et que le médecin puisse prescrire ces thérapeutiques et qu’elles soient remboursées. »

Est-il grave d'abandonner la recherche aux autres pays ?
"Oui !" répondent tous les chercheurs.  
 « On devra attendre que les Chinois fassent le travail et ensuite les payer pour l’utiliser » nous dit Joël Doré.
Et aussi parce que la France a des atouts spécifiques, en matière de recherche médicale :
Un historique de "qualité des chercheurs" pour Boris Chaumette,  « le dynamisme des équipes de recherche, y compris fondamentales, qui a considérablement augmenté au cours des dix dernières années. » dit Nicolas Franck.  
Et un système hospitalo-universitaire qui est très français et existe peu ailleurs où les instituts de recherche sont séparés des hôpitaux. « Les patients et les chercheurs sont au même endroit. En cancérologie et dans les maladies pédiatriques, cela a donné de bons résultats. C'est une force du système français », explique Josselin Houenou.
Ce que confirme le Pr Nicolas Franck pour qui la difficulté de la psychiatrie par rapport à d’autres disciplines médicales s’illustre dans le nombre de PU-PH, Professeurs d'Université Praticiens Hospitaliers : « La psychiatrie est une discipline très peu universitaire, il n’y a qu’une centaine de PU-PH sur environ 15 000 psychiatres ; en cardiologie ou en neurologie par exemple, c’est très différent

Une recherche trop peu appliquée ! 

Comme le rappelle Nicolas Franck " il est fondamental de transférer les acquis de la recherche fondamentale dans la recherche clinique, puis de mettre ces acquis de la recherche clinique dans l’organisation des soins au bénéfice de la population."
Mais est-ce le cas en France pour la schizophrénie ? Non, la psychiatrie française s'illustre encore par une déconnexion entre la science et les soins sur le terrain.
En septembre 2015, le Centre de Preuves en Psychiatrie et en Santé Mentale a publié, sous la direction du Pr Marie-Christine Hardy-Baylé un rapport intitulé "Données de preuves en vue d’améliorer le parcours de soins et de vie des personnes présentant un handicap psychique sous tendu par un trouble schizophrénique". Ce rapport faisait le point sur les données de la littérature scientifique sur les prises en charge de la schizophrénie - qui sont toujours d'actualité.
Mais ce rapport n'a eu qu'une diffusion limitée et peu de praticiens en connaissent actuellement la teneur.
Pourquoi ?
"En psychiatrie les gens ne sont pas sensibles aux données scientifiques. Les plus anciens surtout sont plutôt dans une culture orale et ne recherchent pas l’accès à ces données scientifiques. Ailleurs, en cardiologie, en oncologie, les gens sont accrochés aux données de la science", explique Nicolas Franck, co-auteur de ce rapport.
Pour Boris Chaumette, également, « On va mieux comprendre les choses mais pas forcément les appliquer en pratique clinique. Il y a un retard monstrueux entre ce qu'on sait en recherche et ce qu'on fait en partie clinique. Dans le cancer, on va passer très facilement de la recherche à la pratique clinique. »

Que faudrait-il alors faire en psychiatrie ?

Pour Boris Chaumette, créer une instance qui transfère les informations : « Je ne vais pas jeter la pierre aux collègues médecins qui n'ont probablement pas le temps de suivre la littérature parce qu'il n'y a pas d'instance ou d'effort mis pour transférer les données des recherches dans la pratique clinique. Ils le font dans le cancer. En psychiatrie, personne ne s'est jamais posé la question d'une instance qui va transférer les informations. »
Nicolas Franck pense également qu'il faut décrypter et enseigner la littératuture scientifique, c'est, dans le champ de la réhabilition psychosociale, l'une des missions du Centre ressource de réhabilitation psychosociale qu'il dirige. il note d'ailleurs : « Il y a eu un changement durant les dernières décennies, avec un intérêt beaucoup plus important accordé par des professionnels de santé, des médecins, des psychiatres mais aussi des infirmiers ou d’autres professions de santé à la recherche. »

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